(Je me suis inscrite à un atelier d'écriture, atelier thématique qui doit faciliter l'écriture d'une vie ou de morceaux de vie.
Je l'ai choisi pour mener à bien un projet qui me tient à coeur depuis longtemps mais que je ne parvenais pas à entreprendre.
Écrire en partie la vie de mon fils aîné pour essayer de comprendre.
Il a 34 ans, des troubles psychiatriques dont nous ne connaissons, mon mari et moi, ni tout à fait la nature ni la gravité.
Il me semble qu'en essayant de reprendre son histoire, je parviendrai peut-être  à me libérer, à prendre un peu de distance...Ce blogue sera mon cahier d'exercices et je compte sur les quelques lecteurs qui viendront me lire pour progresser.
)

La dernière séance m'a permis de changer mon titre : me voilà donc avec celui-ci...Les deux fils.
Pour le reste, pas grand chose à  dire de cette séance de travail sinon que j'ai trouvé le groupe bavard et pas toujours à bon escient.
Enfin de mon point de vue.
J'ai progressé sur ma recherche d'une construction de narration car je me voyais mal partir sur un récit linéaire.
Donc je vais essayer, pour démêler mes deux fils, de faire dialoguer le présent et le passé car je suis bien consciente, en ce qui concerne l'histoire de mon fils, que je ne lis son passé que par rapport à ce présent.

Que signifie "normal" ?
Un individu normal ? Une personne normale ? Qui est normal et qui ne l'est pas ? Être trop normal ou ne pas l'être assez ?
Autant de questions sur ce mot me viennent en regardant Pierre.
Récemment, une belle-soeur à qui j'essayais d'expliquer la  réalité difficile et complexe de mon fils a eu cette réponse : "il
n'est pas comme ses cousins."
Ses cousins, la normalité.
Pierre lui-même se voit  ainsi : je suis différent.
cela veut-il dire "pas normal" ?
Depuis son enfance, j'ai toujours vu qu'il était différent, mais sans que cela ne me paraisse inquiétant. C'était le premier de nos enfants, nous n'avions pas de point de repère. Différent déjà de ses cousins avec lesquels pourtant il s'entendait bien.
Plus calme, plus sage, plus introverti. Plus... tout ce qui fait finalement souvent la satisfaction des parents. Un enfant docile.
Faut-il parler de sa naissance ? J'y reviens assez souvent pour y trouver le premier signe.
Je rentre à la clinique un samedi matin, accompagnée de mon mari : l'accouchement va être provoqué. La veille nous sommes allés au cinéma. Très sereins. mais aujourd'hui je n'en finis pas de regretter cet accouchement provoqué.
J'avais choisi comme cela se faisait de préparer cet accouchement avec une sage-femme. Nous sommes en 1975, pas encore de péridurale et cette préparation s'appelle accouchement "sans douleur". Nous habitons depuis trois ans une petite ville de l'Isère complètement dominée par la l'industrie chimique. C'est le travail de mon mari qui nous a conduits ici où  j'ai trouvé facilement un poste de professeur de français dans un lycée technique.
Cela fait plusieurs années que nous attendons ce premier enfant qui a tardé à venir. Une grossesse très heureuse, sans aucun problème de santé, suivie par un médecin généraliste attentif, devenu par la suite un ami.
tout va bien, donc...
Je suis arrivée à terme et voilà que la sage-femme avec laquelle j'ai noué une relation de fille à mère, la sage-femme en qui j'ai une absolue confiance pour cette première naissance, m'annonce qu'elle va prendre une semaine de congé.
Paniquée à l'idée d'accoucher avec des inconnus, je lui demande de provoquer l'accouchement... Requête qu'elle comprend et approuve, voire apprécie car cette maîtresse femme, très réputée dans la commune, n'aime pas abandonner ses patientes. Époque révolue où la sage-femme avait les pleins pouvoirs. Figure tutélaire à laquelle les femmes s'abandonnaient...

Samedi matin, Régis et moi arrivons confiants à la clinique.Un matin de mars, le premier du mois, gris et froid alors que février a été si doux.

Installation de la perfusion...Les heures s'écoulent, rien se passe. Régis lit son journal...L'après-midi, rugby, tournois des cinq nations...Les premières contractions... Il faut attendre le soir, une longue soirée : dans la salle d'accouchement, nous sommes seuls avec la sage-femme.Finalement une expulsion longue et laborieuse. "L'enfant ne souffre pas" me rassure cette professionnelle très expérimentée. Un quart d'heure avant minuit, le cri du bébé. Il sera né le 1er mars.

Grande joie. Régis téléphone de la salle d'accouchement. Grande joie.

Mais aujourd'hui je me dis, je me répète, c'est un leitmotiv. Cet enfant n'avait pas envie de naître. Pas pressé. On l'a bousculé, on l'a précipité dans le froid et la nuit. on aurait dû attendre. Le temps n'était pas venu.