(Je me suis inscrite à un atelier d'écriture, atelier thématique qui doit faciliter l'écriture d'une vie ou de morceaux de vie.
Je l'ai choisi pour mener à bien un projet qui me tient à coeur depuis longtemps mais que je ne parvenais pas à entreprendre.
Écrire en partie la vie de mon fils aîné pour essayer de comprendre.
Il a 34 ans, des troubles psychiatriques dont nous ne connaissons, mon mari et moi, ni tout à fait la nature ni la gravité.
Il me semble qu'en essayant de reprendre son histoire, je parviendrai peut-être  à me libérer, à prendre un peu de distance...Ce blogue sera mon cahier d'exercices et je compte sur les quelques lecteurs qui viendront me lire pour progresser.
)

J'ai repris mon début, je l'aime mieux ainsi...

 

Que signifie "normal" ?
Un individu normal ? Une personne normale ? Qui est normal et qui ne l'est pas ? Être trop normal ou ne pas l'être assez ?


Grégoire toi tu te vois différent mais normal.

Depuis ton enfance, j'ai toujours su que tu étais différent, mais sans que cela  me paraisse inquiétant. Tu étais le premier de nos enfants, nous n'avions pas de point de repère. Différent déjà de tes cousins avec lesquels pourtant tu t'entendais bien.
Plus calme, plus sage, plus introverti. Plus... tout ce qui fait finalement souvent la satisfaction des parents. Un enfant docile.
Faut-il parler de ta naissance ? J'y reviens assez souvent pour y trouver le premier signe.
Je rentre à la clinique un samedi matin, accompagnée de Régis, ton père : l'accouchement va être provoqué. La veille nous sommes allés au cinéma. Très sereins. mais aujourd'hui je n'en finis pas de regretter cet accouchement programmé
J'avais choisi alors, comme cela se faisait, de préparer cet accouchement avec une sage-femme. Nous sommes en 1975, pas encore de péridurale et cette préparation s'appelle accouchement "sans douleur". Nous habitons depuis trois ans une petite ville de l'Isère complètement dominée par la l'industrie chimique. C'est le travail de Régis qui nous a conduits ici où  j'ai trouvé facilement un poste de professeur de français dans un lycée technique.
Cela fait plusieurs années que nous attendons ce premier enfant qui a tardé à venir. Une grossesse très heureuse, sans aucun problème de santé, suivie par un médecin généraliste attentif, devenu par la suite un ami.
tout va bien, donc...
Je suis arrivée à terme et voilà que la sage-femme avec laquelle j'ai noué une relation de fille à mère, la sage-femme en qui j'ai une absolue confiance pour cette première naissance, m'annonce qu'elle va prendre une semaine de congé.
Paniquée à l'idée d'accoucher avec des inconnus, je lui demande de provoquer l'accouchement... Requête qu'elle comprend et approuve, voire apprécie car cette maîtresse femme, très réputée dans la commune, n'aime pas abandonner ses patientes. Époque révolue où la sage-femme avait les pleins pouvoirs. Figure tutélaire à laquelle les femmes s'abandonnaient...

Samedi matin, Régis et moi arrivons confiants à la clinique.Un matin de mars, le premier du mois, gris et froid alors que février a été si doux.

Installation de la perfusion...Les heures s'écoulent, rien ne se passe. Régis lit son journal...L'après-midi, rugby, tournois des cinq nations...Les premières contractions... Il faut attendre le soir, une longue soirée : dans la salle d'accouchement, nous sommes seuls avec la sage-femme.

 Finalement une expulsion longue et laborieuse. "L'enfant ne souffre pas" me rassure cette professionnelle très expérimentée. Un quart d'heure avant minuit, le cri du bébé. Il sera né le 1er mars.

Grande joie. Régis téléphone de la salle d'accouchement. Grande joie.

Mais aujourd'hui je me dis, je me répète, c'est un leitmotiv. Cet enfant n'avait pas envie de naître. Pas pressé. On l'a bousculé, on l'a précipité dans le froid et la nuit. on aurait dû attendre. Le temps n'était pas venu.